« Pour que le monde ait la vie »

C’est notre souhait car, depuis le premier péché, le monde n’a plus la vie en lui. Dans le livre de la Genèse, après la chute, Dieu révèle à nos premiers parents que le monde, qu’Il a créé comme un lieu de vie en surabondance, est maintenant un lieu de survie et non plus de vie. C’est la double malédiction : sur l’engendrement et sur le travail, « Je multiplierai la peine de tes grossesses ; c’est dans la peine que tu enfanteras des fils. » et « C’est dans la peine que tu en tireras ta nourriture, tous les jours de ta vie. » (Gn 3, 16-17). La pénurie et la stérilité sont devenues l’horizon de l’humanité, il nous faut lutter pour maintenir, dans la peine, la vie. L’humanité s’est coupée de la source de la vie : le Dieu vivant.

Ce régime de pénurie développe alors la violence, car ce que je n’ai pas pour vivre, il faut que je le prenne à l’autre ; c’est une nécessité qui s’impose : on tue son prochain pour ne pas être tué. On peut ainsi relire l’histoire de l’humanité comme une lutte pour la survie et l’accaparement des biens, au détriment de l’autre, celui-ci devient mon ennemi dans cette compétition pour la survie. Dans cette lutte, il n’y a pas les bons et les méchants, il n’y a que les forts et les faibles. Pour réguler cette violence, la Loi est donnée par le Seigneur, mais la Loi ne donne pas la vie, elle se contente de mettre des bornes dans la lutte pour la survie. Bien pire, la Loi peut être instrumentalisée par les forts pour être détournée en instrument d’oppression et ainsi les puissants « attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23, 4).

Pour rendre l’accès à la plénitude de la vie, Dieu va planter, au cœur même de la stérilité du monde, le signe effrayant de la croix. C’est l’immense paradoxe de la foi chrétienne : Dieu n’efface pas la pénurie et la stérilité, il prend le signe même de celles-ci : la croix, arbre qui ne donne pas de fruits et instrument de torture qui tue, et Dieu fait jaillir de la croix du Christ, la vie en surabondance, la résurrection glorieuse. Dieu ne nous sort pas de ce monde sans vie, il nous demande de rester, de nous attacher à la croix et de laisser la vie du Christ passer en nous pour engendrer une fécondité qui vient de Dieu.

Il nous faut comprendre que nous collaborons à cette vivification du monde, mais que nous n’en sommes pas la source, mais les instruments. C’est Dieu qui donne la croissance et l’être, la naissance et la surabondance, comme Il le veut et quand Il le veut, et nous ne devons jamais nous enorgueillir de nous-même, mais mettre notre orgueil en Dieu.

« Mais pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. » (Ga 6, 14).

Père Gaël Bénéat+